vendredi 20 juillet 2007

Critique de la notion de bonne gouvernance

Introduction

Depuis une quinzaine d’années, les discours officiels sur le développement (principalement issus des Institutions de Bretton Woods) insistent sur la « bonne gouvernance » comme condition au développement des pays en développement. Cette évolution traduit l’échec des politiques d’ajustement structurel. Politiques qui n’ont amené aucun succès probant et qui a fortiori ont provoqué ce que l’on appelle la crise de la dette multilatérale. Les Institutions de Bretton Woods (IBW) connaissent donc une crise de légitimité, car elles sont tenues en grande partie pour responsable de l’échec de ces politiques ainsi que de la situation de surendettement de nombreux pays. De là, de nombreuses critiques ont été faites à l’égard des IBW, leur réclamant notamment un changement d’orientation. En fait, on peut identifier deux types de critiques : d’un côté, « l’opinion publique dans les pays développés s’interroge sur l’utilité de continuer à consacrer des efforts financiers aussi conséquents à l’aide au développement (« fatigue de l’aide »). Pour lutter contre ce désenchantement, le thème de la pauvreté est manifestement porteur […] De l’autre, il s’agit de répondre aux critiques de plus en plus virulentes de la société civile et des mouvements contestataires concernant l’action des organisations internationales. » Le diagnostic de la Banque Mondiale, par exemple, sur l’échec de ses politiques d’ajustement couplé à ses travaux mettant en évidence l’efficacité accrue de l’aide lorsqu’elle est dirigée vers des pays bien gérés et engagés dans des réformes – « sur lesquels s’appuient la doctrine de « sélectivité » de l’aide » - l’ont amené à mettre davantage l’accent sur les questions de mauvaise – ou de bonne – gouvernance.
La Banque mondiale affirme qu’une mauvaise gouvernance a un effet extrêmement préjudiciable sur les perspectives de croissance et de réduction de la pauvreté des pays. Le FMI quant à lui, déclare que « la gouvernance démocratique est essentielle pour permettre la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement, celle-ci permettant d’instaurer l’«environnement habilitant» à la réalisation des OMD et, en particulier, à l’élimination de la pauvreté. L’importance cruciale de la gouvernance démocratique dans le monde en développement a été soulignée au cours du Sommet du Millénaire de 2000, au cours duquel les dirigeants mondiaux ont convenu de n’« épargner aucun effort pour promouvoir la démocratie et renforcer l’état de droit, ainsi que le respect de tous les droits de l’homme et libertés fondamentales, y compris le droit au développement ». Le consensus s’est basé sur l’amélioration de la qualité des institutions et processus démocratiques et la gestion des rôles en évolution de l’Etat et de la société civile dans un monde de plus en plus mondialisé doivent sous-tendre les efforts nationaux en vue de la réduction de la pauvreté, de la durabilité de l’environnement et de la promotion du développement humain. » On se rend facilement compte que cette notion de « gouvernance » est au centre du discours sur le développement.
Avant de poursuivre la réflexion plus en avant sur ce sujet, il convient d’apporter quelques précisions sur la notion de « gouvernance » et son intégration dans le discours du développement.

La gouvernance

De manière générale, le concept de gouvernance est un concept flou, son sens variant selon qui l’emploie et dans quel contexte. On peut toutefois s’accorder à dire que ce terme désigne la façon dont l’autorité publique est exercée. En voici une définition : « Gouvernance : synonyme de gouvernement ou d’administration publique. Il s’agit de l’usage de l’autorité publique, de la pratique du contrôle sur une société et de la gestion de ses ressources pour le développement économique et social. » Il faut, malgré tout, bien noter qu’il n’existe pas de définition consensuelle de cette notion, « There are almost as many ideas of governance as there are researchers in the field » nous disent Bjork et Johansson . Dans ces rhétoriques nébuleuses, on ne sait trop à quelle définition se fier. Hufty le dit très bien : un concept comme celui de la gouvernance est victime de son succès. Quiconque recourt à cette notion encourt le risque de tomber dans les pièges que sont « l’effet d’analyse », l’impression d’un grand changement alors que ce n’est que l’angle d’observation qui a changé et « l’effet lampadaire », la tentation de sélectionner les problèmes de recherche en fonction de leur attraction, d’un effet de mode.

On retiendra donc de ces quelques éléments qu’il est difficile de définir clairement et surtout consensuellement la gouvernance. On se doit donc d’être prudent lorsque l’on travail sur cette notion. Il apparaît que le contexte dans lequel on l’utilise et les personnes qui ont recours à celle-ci influent énormément sur la façon dont on définit la gouvernance. Il convient donc dès à présent de préciser davantage quel est l’emploi de ce terme qui va être étudié dans ce travail, ainsi que par qui il est employé. Penchons-nous par conséquent sur l’emploi du terme de gouvernance dans le cas précis des discours sur le développement.

Gouvernance et développement


Dans le cadre des discours sur le développement, le concept de gouvernance est utilisé au départ comme un concept sans préjugés, visant à identifier les lieux de pouvoir effectifs. En voici la définition que l’on trouve pour la première fois dans le rapport de la Banque Mondiale de 1992, Governance and Development : « Governance is the manner in which power is exercised in the management of a country’s economic and social resources for development. » . On constate aisément que cette définition est totalement neutre . Elle n’établit nullement l’orientation que devrait prendre ce management des ressources économiques et sociales.
Cependant, on a rapidement développé une série de critères de qualité de la gouvernance destinés à évaluer des normes et des pratiques d’Etats, et qui seront appliqués pour guider les objectifs de programmes ou évaluer certaines demandes de financement. Bien qu’il n’existe pas vraiment de consensus sur ces critères entre les institutions prônant la « bonne » gouvernance, un exemple intéressant peut être celui des critères retenu par la Banque Mondiale, qui présente une liste de six « indicateurs de bonne gouvernance » : 1. Voix et imputabilité, 2. Stabilité politique et absence de violence, 3. Efficacité du gouvernement, 4. Qualité de la réglementation, 5. Etat de droit, 6. Maîtrise de la corruption. D’une définition de la gouvernance que l’on peut qualifier de neutre, on arrive à une seconde définition qui prend quant à elle une forme normative et prescriptive.
Dès lors, d’aucun ne manqueront pas de faire remarquer – notamment Marc Hufty – que la bonne gouvernance « constitue de fait un mécanisme de conditionnalité et une étape supplémentaire de l’approfondissement de l’interventionnisme des agences bilatérales et multilatérales de coopération ; une quatrième phase de la conditionnalité, après l’orientation politique générale (1945), l’équilibre de la balance des paiements (1952) et l’ajustement structurel (1979). » On reviendra plus tard et plus en détails sur ces critiques. On se contentera pour l’instant de retenir que la « bonne gouvernance » s’inscrit de facto comme un mécanisme de conditionnalité.

Ce travail va donc se pencher sur la notion de « bonne gouvernance », et ce selon une approche critique. Dans un premier temps, on étudiera les discours sur la bonne gouvernance, les postulats et les théories sur lesquels se base cette notion. Par la suite, on s’intéressera au cas de la Corée du Sud. Plus précisément, il s’agira d’étudier quel « type de gouvernance » a permis à ce pays de connaître la croissance qui fut la sienne depuis les années 60, et de savoir si elle peut être qualifiée de « bonne ». Enfin, sur la base de ces deux premières parties, ce travail abordera trois critiques que l’on peut faire au discours sur la bonne gouvernance. En guise de conclusion, on effectuera une synthèse de ce qui aura été présenté, agrémentée de questions et d’ouvertures plus larges sur le sujet.


Les discours sur la bonne gouvernance

Il est bien évidemment difficile de retracer l’évolution du discours sur le développement pour montrer comment il en est arrivé à ce qu’il est aujourd’hui. On peut toutefois tenter de poser quelques bases, relever certains éléments, qui, ajoutés à ceux présentés dans l’introduction de ce travail, permettront de mieux comprendre ce qui sera exposé dans la suite du propos.
Parmi ces éléments, on peut citer les Objectifs du Millénaire pour le Développement des Nations Unies. Sans trop entrer dans les détails, en 2000, à l’occasion du Sommet du Millénaire, la quasi-totalité des dirigeants mondiaux ont adopté la Déclaration du Millénaire, « engageant leur pays dans un partenariat mondial dont la finalité est de réduire la pauvreté, améliorer la santé, promouvoir la paix, le respect des droits de l’homme, l’égalité des sexes et la durabilité environnementale. » Cette Déclaration marque ce que Campbell et Losch appellent un « changement de nature des politiques suivies qui porteraient désormais sur le développement, puisque le cœur des interventions correspond à la réduction de la pauvreté » En effet, si les objectifs sont nombreux, le principal est bel et bien la réduction de la pauvreté. Objectif qui a en quelques sortes remplacé celui des ajustements structurels, ce d’autant plus que comme on l’a vu, le thème est porteur, ne serait-ce que dans une optique de « solidarité humanitaire ».

Cette nouvelle doctrine du développement s’inscrit dans un mouvement qui veut penser le développement d’une autre façon qu’uniquement en termes de croissance économique. On cherche à dépasser le consensus de Washington, qui fondait des politiques basées sur le triptyique : stabilisation macro-économique, libéralisation externe, libéralisation interne. Amartya Sen – Prix Nobel d’économie en 1998 – décrit ce courant de pensée dans son ouvrage Un nouveau modèle économique. Il avance que « le développement peut être appréhendé comme un processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus. » Il ajoute encore que « le développement exige la suppression des principaux facteurs qui s’opposent aux libertés : la pauvreté aussi bien que la tyrannie, l’absence d’opportunités économiques comme les conditions sociales précaires, l’inexistence de services publics autant que l’intolérance ou la répression systématique exercées par les Etats autoritaires. » Sen insiste donc sur cette notion de libertés, primordiales selon lui pour permettre le développement. Il en propose 5 types : les libertés politiques, les ouvertures économiques, les opportunités sociales, les garanties de transparence et la sécurité protectrice. Sen définit ces libertés comme étant des libertés instrumentales. En effet, l’auteur présente deux manières différentes d’étudier la place des droits et libertés dans l’organisation de la vie sociale. La première est une démarche dite substantialiste, qui voit dans les droits et les libertés des fins en soi. Cela implique que le développement soit un processus permettant de s’arracher de la pauvreté : dès lors que la privation des droits et des libertés est considérée comme constitutive de la pauvreté, la lutte contre la pauvreté ne peut pas être envisagée sans un volet démocratique, en particulier parce que l’urgence des besoins économiques ne peut se définir que dans le cadre de processus démocratiques qui définissent les priorités. La seconde démarche est la démarche instrumentale à laquelle Sen se réfère plus haut. Celle-ci voit dans les droits et les libertés non pas des fins mais des moyens. Dès lors, la démocratie serait une réponse à l’urgence économique et, plus généralement, les droits et libertés dans leur ensemble jouent un rôle décisif pour certains aspects du développement, comme la croissance économique. Distinguer ces deux possibilités d’appréhender les droits et les libertés soit comme étant des fins à atteindre, soit comme étant des moyens nous permettra par la suite de mieux cerner et surtout mieux évaluer ces nouveaux discours sur le développement.
Toujours dans cette optique de décrire l’évolution du discours, on peut encore ajouter que la notion d’empowerment incarne parfaitement cette évolution. Benoît Prevost nous dit que « l’empowerment concerne l’amélioration du capital économique, social et politique des individus », et d’ajouter que « la problématique de l’empowerment suppose une réflexion sur les institutions […] qui s’est traduit par la propulsion de la (bonne) gouvernance au premier rang des objectifs des Institutions de Bretton Woods ». La Banque Mondiale définit l’empowerment comme une « expansion des ressources et capacités des pauvres à influencer, contrôler et tenir pour responsables les institutions qui affectent leurs vies » Cette définition n’est d’ailleurs pas sans rappeler la définition que donne Sen du développement, qui est selon lui un « processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus ». Cette notion permet d’illustrer cette volonté affichée de donner les moyens (ressources et capacités) aux personnes défavorisées de se faire entendre, de donner de la voix et de se faire rendre des comptes.

On a donc un discours qui se base sur des fondements théoriques mettant l’accent sur une expansion des libertés, des droits, des ressources et des capacités des individus, des plus pauvres en particulier. On insiste sur la nécessité d’avoir les moyens de se sortir de la pauvreté, notamment par des institutions.
Comme cela a été présenté plus haut, la gouvernance – et a fortiori la bonne gouvernance – est un concept flou dont les définitions sont très nombreuses et pas toujours cohérentes entre elles. Pour éviter de se disperser dans une accumulation de définitions, on va s’en tenir dans les paragraphes qui suivent aux définitions que donne la Banque Mondiale.

Critique de la notion de bonne gouvernance II

Définition de la Banque Mondiale

L’Institut de la Banque Mondiale (WBI) définit la gouvernance comme les traditions et institutions par lesquels l’autorité est exercée dans un pays pour le bien commun. Cela inclut (I) les procédés par lesquels les titulaires sont choisis, contrôlés et remplacés, (II) la capacité du gouvernement à gérer efficacement les ressources et à appliquer des politiques solides, et (III) le respect des citoyens et de l’Etat envers les institutions régissant les interactions économiques et sociales intervenant entre eux. Si l’on sait maintenant comment la gouvernance est définie, il est intéressant de se demander comment la « bonne gouvernance » est définie. Comme cela a été évoqué dans l’introduction de ce travail, la Banque Mondiale a mis au point un système d’indicateurs de bonne gouvernance. Cela peut donner d’intéressants renseignements sur la façon dont on perçoit cette notion, et ce de manière relativement concrète. Il convient à présent de se pencher plus en détails sur ces indicateurs. Les voici tels qu’ils sont décrits par Kaufmann, Kraay et Mastruzzi :

1. Voix et imputabilité. Cela désigne l’ampleur dans laquelle les citoyens d’un pays peuvent participer à la sélection de leur gouvernement, aussi bien que la liberté d’expression, la liberté d’association et la liberté des médias.
2. Stabilité politique et absence de violence. Cela concerne les perceptions de la probabilité qu’un gouvernement soit déstabilisé ou renversé par des moyens violents ou anticonstitutionnels, y compris la violence politique et le terrorisme.
3. Efficacité du gouvernement. Il s’agit de la qualité des services publics, la qualité des services civils et de son degré d’indépendance des pressions politiques, la qualité de la formulation et de l’implémentation des politiques, et de la crédibilité de l’engagement du gouvernement dans de telles politiques.
4. Qualité de la régulation. C’est la capacité du gouvernement de formuler et d’implémenter des politiques saines (« sound policies ») et des régulations qui permettent et promeuvent le développement du secteur privé.
5. Etat de droit. Cela désigne la confiance et le respect qu’ont les agents dans les lois de la société, et en particulier dans l’application des contrats, la police, et la justice, aussi bien que la probabilité de crimes et de violences.
6. Maîtrise de la corruption. C’est la mesure dans laquelle le pouvoir public est exercé en vue d’un gain privé, incluant à la fois des formes de corruption petites ou grandes, aussi bien que l’appropriation de l’Etat par des élites et des intérêts privés.

Ces indicateurs peuvent être considérés comme autant de dimensions de la bonne gouvernance. Une première observation que l’on peut faire quant à ces indicateurs est qu’ils ont des objets tout à fait honorables. En effet, qui pourrait objecter qu’un gouvernement efficace, l’absence de corruption ou que la liberté d’expression sont des choses peu désirables ? Quiconque vivant en démocratie n’y trouverait rien à redire, mais c’est précisément un constat qui doit susciter quelques interrogations. En effet, ces indicateurs sont censés mesurer la qualité de la gouvernance. Or, on se rend compte qu’ils mesurent surtout la qualité de la démocratie. De même, une grande place est laissée à la qualité des institutions. On peut donc avancer qu’il y a une « confusion entre bonnes institutions et démocratie, et entre bonnes institutions et bonne gouvernance » . On pourrait répondre à cela qu’au lieu d’une confusion, il conviendrait plutôt d’y voir une définition « englobante » ou très large de la bonne gouvernance. Je crois qu’au contraire, il faut percevoir cela d’une part comme un flou dans la définition de la bonne gouvernance, tel que cela a été évoqué plus haut. D’autre part – et surtout – cela témoigne de l’aspect normatif et prescriptif qu’a cette notion. On veut mesurer si la gouvernance – c’est-à-dire la façon dont le pouvoir est exercé dans le management des ressources économiques et sociales d’un pays – est bonne ou non. En cela on introduit déjà un aspect normatif. Ajouté à cela que l’efficience de la gouvernance est évaluée à l’aune d’un système politique précis, la démocratie, on arrive à un modèle prescriptif avéré.

On revient ici à l’aspect de conditionnalité qui a été évoqué dans l’introduction de ce texte. C’est d’ailleurs une question quelque peu ambiguë : on sait que les IBW – selon leurs propres statuts – ne sont pas investies de prérogatives politiques, ce qui les empêche de formuler une conditionnalité politique : « la Banque ne peut pas être influencée par la caractéristique politique d’un membre ; elle ne peut pas interférer dans la politique intérieure d’un membre ; elle ne doit absolument pas agir pour le compte des pays industriels pour influencer l’orientation et le comportement politique d’un membre emprunteur ; elle ne peut pas être influencée dans ses décisions par des facteurs politiques qui n’aient pas d’effets économiques prépondérants »
Par conséquent, la Banque Mondiale ne pourrait qu’encourager les pays à respecter les droits de l’homme et la démocratie et à se doter des institutions nécessaires. Cette absence de prérogatives politiques oblige la Banque à aborder les droits de l’homme et la démocratie sous un angle instrumental, pour reprendre les termes d’Amartya Sen. Dès lors, les droits et libertés sont présentés comme des moyens permettant la croissance économique. Moyens que les pays sont « fortement encouragés » à suivre. La bonne gouvernance devrait donc permettre l’initiation de processus de démocratie nécessaires à la lutte contre la pauvreté. Cela dit, il conviendra de nuancer cette notion, comme on va le voir dans les lignes qui suivent.


Un moyen, une fin ou une conditionnalité ?

On voit qu’en apparence le discours sur la bonne gouvernance est très simple : une bonne gouvernance telle qu’encouragée par la Banque Mondiale entraîne la croissance économique, il faut par conséquent tout mettre en œuvre pour « atteindre » cette bonne gouvernance. Or on a vu que les choses ne sont pas si simples. La bonne gouvernance est-elle une conditionnalité à l’aide ? En visant les institutions, la Banque Mondiale n’approfondit-elle pas son interventionnisme dans les politiques des pays concernés, quand bien même elle ne soit pas investie de prérogatives politiques ? Que mesurent véritablement les indicateurs de bonne gouvernance : la gouvernance, la démocratie, les institutions ou tout cela en même temps ? Le texte de présentation sur la gouvernance et la lutte anti-corruption que l’on trouve sur le site de la Banque mondiale concourt du flou entourant cette notion : « l’aide apportée par la Banque mondiale pour améliorer la gouvernance et lutter contre la corruption doit permettre aux pays de fournir aux plus défavorisés des services de base de meilleure qualité et de stimuler la croissance et la création d’emplois en encourageant l’investissement privé, deux méthodes destinées à éradiquer la pauvreté. La Banque assume également une responsabilité fiduciaire envers toutes les parties intéressées et doit s’assurer que les fonds de développement sont utilisés de la manière prévue au lieu d’être détournés par la corruption. » On nous dit que l’aide apportée par la BM doit viser l’amélioration de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption, qui de ce fait se retrouvent propulsé au rang de but à atteindre via cette aide. Puis on ajoute que la Banque doit s’assurer que les fonds seront bien utilisés au lieu d’être détournés. C’est alors que la bonne gouvernance devient un instrument pour s’assurer de la bonne utilisation de l’aide. Là encore, on retrouve la distinction effectuée par Sen entre une approche substantialiste et une approche instrumentale. La bonne gouvernance est-elle une fin en soi, un objectif à atteindre ou au contraire un moyen par lequel on atteint d’autres objectifs ? Comme on l’a vu, elle ne peut pas être explicitement un but à atteindre, car les prérogatives de la Banque Mondiale ne permettent pas à cette institution de formuler une conditionnalité politique. Cependant, on peut difficilement considérer la bonne gouvernance comme étant uniquement un moyen. Il faut ici rejoindre l’analyse d’Hufty, présentée plus haut dans l’introduction. Rappelons que selon lui, la bonne gouvernance « « constitue de fait un mécanisme de conditionnalité et une étape supplémentaire de l’approfondissement de l’interventionnisme des agences bilatérales et multilatérales de coopération ; une quatrième phase de la conditionnalité, après l’orientation politique générale (1945), l’équilibre de la balance des paiements (1952) et l’ajustement structurel (1979). » On peut trouver aisément des illustrations de l’usage de cette conditionnalité. Sur le site Internet de la Banque Mondiale, on peut lire ces quelques lignes qui illustrent parfaitement à quel point la bonne gouvernance est utilisée comme un mécanisme de conditionnalité : le Millenium Challenge Account (MCA), qui alloue de l’aide des Etats-Unis à des pays pauvres sur la base de leurs performances dans trois types de politiques : l’équité de la gouvernance, l’investissement dans les individus et la promotion de la liberté économique, utilise ces indicateurs pour établir un classement des niveaux de corruption des pays. Madagascar a récemment reçu la première concession de MCA après avoir été en concurrence pour ces fonds avec d’autres pays classés de manière similaire. « Performance », « classement », « concurrence »…seuls les meilleurs élèves reçoivent de l’aide et ceux qui ne remplissent pas les bons critères sont recalés. Agnès Pouillaude nous dit encore que « la conditionnalité politique se concrétise de deux façons. D’une part, certains pays récipiendaires voient se tarir l’aide publique accordée en raison du non-respect des droits de l’Homme. […] D’autre part, des programmes d’assistance aux réformes de démocratisation sont financés ».
C’est là à mon sens ce qu’il faut retenir concernant cette notion. Si de manière explicite on présente la bonne gouvernance comme un moyen de connaître la croissance économique et par conséquent de lutter contre la pauvreté, il faut bien se rendre compte qu’implicitement elle est formulée comme un mécanisme de conditionnalité. De plus, il est évident qu’il s’agit d’une forme d’interventionnisme très forte. Le terme d’« approfondissement » utilisé par Hufty est tout à fait approprié : en s’attaquant aux institutions, on va très loin dans l’ingérence. Certainement plus loin que lorsque l’on tentait d’infléchir les politiques économiques. Agnès Pouillaude le dit d’ailleurs très bien : la bonne gouvernance « révolutionne l’exercice de la conditionnalité de l’aide internationale qui peut, sous couvert de ce nouveau leitmotiv, étendre ses exigences du domaine économique aux champs politique et institutionnel ».

En résumé, on retiendra que la bonne gouvernance reste une notion floue dans sa définition. Elle semble toucher aux notions de gouvernance, de démocratie et d’institutions sans clairement en délimiter les frontières. On a également vu qu’au-delà de la question de savoir si la bonne gouvernance est un objectif à atteindre ou un moyen par lequel on parvient à d’autres buts, elle est avant tout un mécanisme de conditionnalité et d’ingérence très fort.
Si l’on est désormais en droit d’émettre des doutes quant à ce que dissimulent les discours sur la bonne gouvernance, on peut encore se poser la question de savoir si ce qui est préconisé par cette doctrine est souhaitable. En effet, on a vu que les dimensions de la bonne gouvernance consistent en des postulats tout à fait honorables : gouvernement efficace, pas de corruption, libertés d’expression ou d’association, etc. Mais sont-ce là des conditions absolument nécessaires à la croissance économique, comme l’affirment tous les discours qui gravitent autour de la bonne gouvernance ?

Critique de la notion de bonne gouvernance III

Le contre-exemple de la Corée du Sud

Après s’être penché sur les différents postulats de la bonne gouvernance, il paraît intéressant de se poser la question de savoir si on peut trouver des contre-exemples dans l’histoire du développement. Le cas de la Corée du Sud, s’il a été vu et revu à maintes reprises n’en reste pas moins tout à fait pertinent dans la perspective de ce travail.
On le sait très bien, la Corée du Sud fait figure de référence en matière de développement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : d’un PNB de US $ 100 par habitant en 1963, la Corée a passé la barre des US $ 10'000 en 1995. Durant la même période, les exportations annuelles sont passées d’US $ 100 millions à US $ 100 milliards. On pourrait ainsi multiplier les affirmations, mentionnant encore une croissance supérieure à 10% pendant de nombreuses années, mais on va s’en tenir à ces quelques constats. Dès lors, comment expliquer que la Corée, connaissant la taille de sa population et sa pauvre dotation en ressources naturelles, ait pu accomplir une telle croissance ?

Tout d’abord, il convient de se pencher sur la nature de l’Etat coréen durant cette période de forte croissance. A en croire Claude Chancel , l’Etat est : fort, privatif de liberté, répressif au début puis évolue vers la démocratie. On peut encore le caractériser comme étant militaro-industriel avec une forte rigueur dans les hiérarchies ; ou encore interventionniste, protectionniste et industrialiste. Au-delà de ces qualificatifs – qui ne sont pas toujours d’une grande clarté – on peut faire le constat simple selon lequel la Corée a été un Etat autoritaire.
Constat simple, certes, mais qui mérite des explicitations concrètes. On peut à cet effet prendre pour exemple deux aspects qui paraissent illustrer le degré de « bonne gouvernance » qui aurait pu être mesuré à l’époque. Le premier concernant l’activité syndicale sous le règne du général Park, le second portant sur la Constitution instituée par le gouvernement de Chun Doo-Hwan. On peut s’interroger légitimement sur la pertinence d’appliquer des critères mis au point pour évaluer des sociétés du XXIe siècle au développement d’un pays dans les années 60 à 80. Ne s’agit-il pas là d’une certaine forme d’anachronisme, où l’on tenterait de comparer des éléments qui ne sont pas comparables ? Bien au contraire, une telle approche permet d’apporter un éclaircissement intéressant sur ce qui est considéré aujourd’hui encore comme un idéal de développement. D’autant plus que cet idéal qu’est la Corée est – on va le voir – à l’opposé de ce qui est prescrit comme idéal de développement de nos jours. Par conséquent, mettre en parallèle le modèle de bonne gouvernance avec le cas de la Corée du Sud permet de montrer les limites de ce modèle qui se donne désormais comme la solution unique et absolue à un problème qui est celui du développement de nombreux pays.

La législation sur les syndicats, avant que des changements aient lieu dans les années 1980, visait principalement à restreindre l’autonomie des syndicats et leurs possibilités de mener à bien l’action collective. Mario Lanzarotti met en évidence deux aspects principaux de cette législation. Premièrement, les syndicats doivent communiquer au gouvernement toute décision officielle. L’autorité a dès lors le droit d’exiger l’annulation de décisions jugées contraire à l’intérêt public ou à des dispositions légales. L’autre aspect souligné par Lanzarotti est qu’en cas d’échec de la négociation collective, « si l’industrie est considérée d’intérêt public – toute industrie peut l’être par le Président, les industries exportatrices le sont très souvent – le gouvernement peut intervenir dans le conflit et dans ce cas, ses décisions sont sans appel. » Dans ces conditions, on ne peut s’étonner que l’activité syndicale ait été très faible : des 914 syndicats existant en 1960, tous ont été dissous en 1961 au lendemain du coup d’Etat du général Park. Et cette activité est restée faible par la suite : on en comptait que 17 syndicats dans les années 1970. Quand on sait que la Banque Mondiale fait figurer dans ses indicateurs de bonne gouvernance la voix et l’imputabilité, qui se traduit entre autre par la liberté d’association, on peut légitimement penser que ce critère n’aurait pas été rempli si la Corée des années 60 avait été jugée selon les mêmes normes que le sont les pays en développement de nos jours.

Sous la présidence de Chun Doo-Hwan, une nouvelle Constitution a été promulguée en octobre 1980. Il est intéressant de se pencher sur l’un des articles, cité par Harold Sunoo, pour tenter de cerner quel était le degré de liberté politique. Voici ce qu’il est écrit à l’article 6, section 4 des clauses supplémentaires : « Nul ne doit être privé de son droit de vote, ni de sa propriété » mais à peine plus loin, on trouve ces précisions : « Pour rénover le climat politique et assurer une politique conforme à la morale, le Conseil législatif pour la sécurité nationale peut promulguer des lois restreignant les activités politiques des personnes qui se sont montrées évidemment coupables de corruption, politique ou sociale, ou de désordre avant l’entrée en vigueur de la présente Constitution ». Toujours à en croire Sunoo, ces activités politiques qui peuvent être « restreintes » sont : la candidature à une élection, le soutien d’un candidat ou l’opposition à un candidat, l’adhésion à un parti politique, ou à toute autre organisation sociale ou politique, le patronage d’un meeting politique, la participation à un meeting de soutien d’un parti, d’une organisation politique, d’une personnalité politique, ou l’opposition déclarée à un parti, une organisation ou une personnalité.
D’ailleurs, le pouvoir alors en place n’avait semble-t-il pas attendu cette nouvelle Constitution pour agir. En août-septembre 1980, 46’117 personnes coupables de « crimes sociaux » étaient arrêtées. 29’892 furent expédiées dans des camps militaires. Les médias ne furent pas épargnés par de telles mesures : le 25 novembre 1980, sur 64 journaux, radios et agences d’information, 44 furent supprimées. Une agence de presse officielle, Yonhap, eut désormais le monopole. Enfin, il y eut 400 licenciements, imposés par le gouvernement, de journalistes jugés n’être pas « loyaux envers l’Etat » ou encore de manquer d’un « esprit anti-communiste suffisamment vigoureux » Là encore, on peut se référer à l’indicateur « voix et imputabilité » et constater que la possibilité pour les citoyens de participer au choix de leur gouvernement ainsi que la liberté d’expression et la liberté des médias sont des exigences qui sont loin d’être satisfaites.
La liste des entraves à la « bonne gouvernance » est encore bien longue. Penchons-nous encore rapidement pour terminer sur la façon dont le pouvoir a été acquis, tant en 1961 par le général Park qu’à la fin des années 1970 par Chun Doo-Hwan. Le premier est arrivé à la tête de la Corée par un coup d’Etat. Chun Doo-Hwan lui a succédé après que celui-ci ait été assassiné. Rappelons-nous la teneur du deuxième indicateur de bonne gouvernance de la Banque Mondiale, « Stabilité politique et absence de violence », qui concerne les perceptions de la probabilité qu’un gouvernement soit déstabilisé ou renversé par des moyens violents ou anticonstitutionnels, y compris la violence politique et le terrorisme. Il va sans dire que cet indicateur aurait donné une bien mauvaise « note » à la Corée.

Sur la base de ces constats, que peut-on déduire ? Premièrement que si un régime tel que celui de la Corée de l’époque avait requis de l’aide auprès de la Banque Mondiale, il n’aurait selon toute vraisemblance pas reçu un avis très favorable et donc pas ou très peu d’aide. Deuxièmement, et c’est là ce qui paraît plus intéressant, le cas de la Corée soulève une question primordiale : comment un pays qui n’a pas le niveau de démocratie ou les institutions préconisées par la Banque Mondiale a-t-il pu se développer aussi bien ? Ou en d’autres termes : la Banque Mondiale insiste sur la nécessité de créer les conditions nécessaires au développement, or la Corée ne remplit que très peu ces conditions ; on est dès lors en droit de s’interroger sur la pertinence du critère de la bonne gouvernance comme condition nécessaire au développement. On va revenir plus loin sur cet aspect de la critique de la bonne gouvernance.
Mais dès lors, comment expliquer la croissance qu’a connue la Corée ? Mario Lanzarotti donne quelques éléments de réponse à cette question. Il met en avant deux facteurs. Tout d’abord, ce qu’il appelle le « nationalisme économique ». Voici ce qu’il en dit : « Dans un pays traumatisé par la guerre civile, dont les institutions politiques étaient frappées d’inefficacité et de corruption, où l’enrichissement facile d’hommes véreux faisait pendant à la misère du plus grand nombre, alors que le frère-ennemi du Nord semblait connaître des progrès rapides, le terrain était apte pour galvaniser la population autour d’un projet clair et précis : le développement économique conçu aussi comme moyen d’asseoir la sécurité nationale et de montrer la supériorité du Sud. » A cela il ajoute le fait que la population coréenne est de tradition confucéenne, cela impliquant une très forte hiérarchisation de la société. Ce qui expliquerait selon lui la nature du rapport salarial coréen, marqué d’une part par la durée et l’intensité de la journée de travail (jusqu’à 60 heures par semaines) et d’autre part la propension à l’épargne des salariés. Le tout déboucherait sur un autoritarisme légitimé en tant que moyen et ne pouvant effrayer une population qui aura subi « la règle japonaise, la présence américaine, la guerre civile, les rigueurs de la misère et le chaos autocratique de Sygman Rhee » Bref, le développement est présenté ici comme une sorte de continuation de la guerre par d’autres moyens, par le biais de laquelle les Coréens ont été unifiés et mobilisés contre le Nord explicitement et contre le Japon implicitement.

Il ne s’agit ici bien sûr pas de tenter de trouver une explication au développement de la Corée du Sud. On pourrait encore s’attarder sur les politiques économiques ou monétaires, les protections douanières ou l’aide américano-japonaise dans de longs paragraphes. L’idée est bien plutôt d’essayer de montrer à quel point les conditions ayant permis un tel développement sont particulières. On a vu l’importance d’une situation géo-politique spécifique, liée à un passé d’occupation et à des traditions, pour ne citer que ces facteurs. Au-delà de savoir si ces éléments présentés par Lanzarotti ont véritablement eu le rôle qu’on leur attribue, il est important de se rendre compte que la « recette » du développement coréen est absolument spécifique à ce pays et à cette époque et qu’il serait vain de tenter de reproduire les même conditions ailleurs ou à une autre époque.
On peut dès lors étendre ces affirmations à l’ensemble de la réflexion sur le développement : y a-t-il vraiment une « recette miracle », une sorte de marche à suivre pour tout pays en développement qu’il suffirait d’appliquer afin de connaître une croissance rapide ? On est en droit d’en douter. Il semble bien plutôt que l’on ne peut faire abstraction du contexte – qu’il soit politique, géographique, temporel, etc. – et qu’il faudrait presque appréhender le développement au cas par cas. Ce n’est pourtant de loin pas ce qui a été fait jusqu’à présent. Autant les ajustements structurels que la bonne gouvernance tendent à imposer un modèle unique de pensée sur le développement.

Critique de la notion de bonne gouvernance IV

Critiques

On a vu jusqu’à présent que la notion de bonne gouvernance peut être remise en question. Par la suite, on va aborder plus en détail trois aspects de ce discours qui paraissent problématiques au regard de ce qui a été présenté jusqu’ici.

Démocratie vs. Régime autoritaire

Sur la base de ce qui a été dit à propos de la Corée du Sud, on en arrive à se poser une question sur la pertinence de promouvoir la bonne gouvernance telle qu’elle est définie par les organisations internationales comme une condition nécessaire au développement. On pourrait rejoindre Benoit Prevost en affirmant que « la démocratie n’est pas nécessairement le plus efficace des systèmes institutionnels du point de vue (instrumental) de l’efficacité économique et de la lutte contre la pauvreté. » Ne vient-on pas de voir en effet que la Corée du Sud s’est extrêmement bien développée quand bien même elle ne pouvait de loin pas être considérée comme une démocratie ? Le bref parallèle que l’on a effectué entre ce régime et les indicateurs de bonne gouvernance de la Banque Mondiale nous a montré que l’on ne peut en aucun cas parler de bonne gouvernance concernant la « Corée en développement ».
Comme on le verra un peu plus loin dans ce travail, il convient aussi de se rappeler brièvement que dans l’optique d’être réélus, les membres du gouvernement peuvent être amenés à prendre des mesures « populaires » plutôt qu’efficaces et permettant une croissance stable et sur le long terme.
Dans le même ordre d’idée, ne pourrait-on pas considérer certains des indicateurs de bonne gouvernance comme ne nécessitant pas nécessairement un régime démocratique ? L’indicateur « Etat de droit » (rule of the law) désigne la confiance et le respect qu’ont les agents dans les lois de la société, et en particulier dans l’application des contrats, la police, et la justice, aussi bien que la probabilité de crimes et de violences. On peut avoir du respect de la loi – le droit de propriété par exemple – ainsi qu’une stabilité des lois et des droits (même s’ils sont peu nombreux) sans pour autant avoir de démocratie.

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire ici l’apologie des régimes autoritaires. Il va de soi qu’en aucun cas et sous aucun prétexte il n’est souhaitable qu’un Etat devienne autoritaire, pas même dans l’optique de favoriser la croissance. Ces quelques lignes servent simplement à pointer du doigt une équation qui nous est donnée comme absolue et selon laquelle la bonne gouvernance permet la croissance économique. Certes, la bonne gouvernance peut assurément permettre la croissance, mais il convient de nuancer ce propos en rappelant que la croissance économique est possible sans cette bonne gouvernance prônée par les organisations internationales et particulièrement les IBW. Il faut insister sur ce point : un régime autoritaire n’est pas garant de croissance, mais il ne semble pas constituer un obstacle fondamental à la croissance économique. De même, la bonne gouvernance n’est pas non plus garante de croissance. On peut citer dans ce sens Larry Summers, lui-même cité par Cling (et al.), qui « souligne l’absence d’étude économique prouvant que la « participation » permet d’améliorer les politiques et la croissance. Les expériences de régimes « autoritaires » en Asie sont même citées en exemple pour conforter ce constat. Ces derniers auraient d’abord favorisé la croissance qui elle-même aurait ensuite facilité les pressions et les transitions démocratiques. » On en revient à la question de savoir si les droits et libertés sont des moyens d’atteindre un but – la croissance en l’occurrence – ou des fins à atteindre – ici, grâce à la croissance. Que l’on ait une approche substantialiste ou instrumentale des libertés, on remarque qu’une autre notion reste au centre de la question : la croissance.


Tout changer pour que tout reste pareil ?

Sur la base du constat qui vient d’être fait, à savoir que la question de la croissance semble rester centrale, on est en droit de s’interroger. Ce nouveau modèle de développement est-il vraiment si nouveau que ça ? Constitue-t-il véritablement un changement d’orientation ou au contraire ne s’agit-il finalement que de mettre des mots nouveaux sur des procédés anciens ?
On peut tout d’abord se mettre d’accord sur une affirmation : il y a un changement très net dans le discours. On peut rejoindre Cling (et al.) pour dire que « l’objectif central des politiques de développement a changé de nature : d’instrumental et controversé (l’ajustement structurel), il porte maintenant sur les résultats intrinsèques du développement (la réduction de la pauvreté) » Si le changement de discours est évident, qu’en est-il de la politique réellement menée par les IBW ? Correspond-elle vraiment aux objectifs fixés ? Sur la base de ce qu’on a vu jusqu’ici, on serait tenté de dire que « plus que d’un changement de politique, les IBW font preuve d’un changement d’attitude : elles affirment leur sensibilité à la pauvreté » ainsi qu’aux droits de l’homme, aux libertés, etc. Dans ce sens, l’analyse de Cling (et al.) semble très critique : « dans le rôle de prescripteur qu’elles se sont attribuées sur le terrain, dans les PED, les IBW (FMI en tête) continuent à imposer un modèle libéral qui laisse toujours peu de place aux interventions de l’Etat » Les discours sur les droits de l’homme ou l’empowerment ne seraient qu’une « façade », une façon de « reconduire en les recyclant les orientations antérieures ». De plus, on peut penser qu’en ayant choisi des objectifs, des moyens et surtout des concepts « nobles » tels que la démocratie, la réduction de la pauvreté ou encore la capacité des plus faibles à se faire entendre, on tenterait de combattre la fatigue de l’aide en lui donnant un second souffle, voire même en suscitant des « élans de charité » de la part des pays du Nord et de leur population, soucieux de venir en aide à des individus pauvres et désormais privés des libertés les plus fondamentales.
De telles affirmations, si elles paraissent non dénuées de sens, sont toutefois trop catégoriques. Il est clair que le consensus de Washington est toujours très présent et que la libéralisation commerciale et les privatisations sont toujours d’actualité. Cependant, on ne peut pas nier que l’on a mis nettement plus l’accent sur l’importance de la bonne gouvernance et de tout ce qui va avec : démocratie, institutions renforcées, empowerment, etc. Si l’on cherche du côté des dépenses, on verra que le poids des dépenses sociales dans les dépenses budgétaires est en accroissement, alors que l’ajustement structurel les avait précisément réduites.
En définitive, il semble abusif de prétendre que l’on « retrouve les Plans d’ajustement structurels, sous une forme nouvelle » et qu’ils « constituent, finalement, la seule voie de salut envisagée. » Cette nouvelle orientation des politiques du développement propose de véritables avancées, une évolution par rapport à ce qui était préconisé auparavant. Et si l’on peut être quelque peu ironique sur la teneur des discours sur les populations visées par l’aide en arguant qu’ils sont trop orientés sur la charité ou qu’ils cherchent à toucher des sentiments de compassion chez ceux qui pourraient financer l’aide, il faut reconnaître que l’on ne peut que souhaiter que ces objectifs soient atteints : que les plus démunis puissent se faire entendre, que la corruption recule ou encore que les Etats soient plus stables.

En admettant le fait que le nouveau discours sur le développement est bel et bien nouveau, reste à savoir s’il peut être mis en œuvre efficacement. Il est certainement encore trop tôt pour évaluer l’impact de ces politiques et il ce serait dépasser les objectifs de ce travail que de chercher à établir un bilan des mesures déjà prises dans tel ou tel pays. Cependant, on peut déjà, sur la base de la théorie, entrevoir une « faille » dans ce modèle de développement.

Les présupposés idéologiques des IBW

L’action des IBW, guidée par les objectifs de réduction de la pauvreté et orientée comme on l’a vu par des notions telles que la bonne gouvernance, les droits et libertés ou encore l’empowerment, semble être biaisée par certains présupposés idéologiques. Présupposés qui « les conduisent à ignorer systématiquement l’existence de rapports de force, aussi bien internes à l’échelle nationale, qu’externes au niveau international. » En effet, c’est une erreur grossière que de penser que les politiques d’intervention de ces institutions peuvent se faire indépendamment de ces rapports de force. C’est pourtant exactement ce qui se passe. Dans l’analyse que font la Banque Mondiale ou le FMI par exemple, la répartition des droits et des richesses est considérée comme une donnée non sujette à débat. Et pourtant, « cette répartition est le produit historique de stratégies d’acteurs et de conflits entre groupes sociaux inégaux qui occupent précisément une place centrale dans les conditions d’émergence et dans l’efficacité des institutions. » On évacue la dimension politique pour opter pour une sorte de technocratisme qui oublie à quel point la politique est un espace de conflit. Tout se passe comme si, une fois les lignes directrices données par les organisations internationales, le « Prince éclairé » que serait le dirigeant (ou les dirigeants) du pays allait apporter cette bonne gouvernance que l’on attend. Cela est évidemment erroné. Le « Prince » ne peut pas tout faire à sa guise. Il doit composer avec des intérêts, les siens comme ceux de son propre peuple. En effet – laissons de côté ici l’éventualité que l’on ait affaire à un gouvernement autoritaire – les démocraties sont sensibles notamment à ce qu’on appelle la « pression par le bas », elles sont sensibles au sort des plus démunis. Ce qui est une bonne chose en soi, certes, mais qui peut aussi avoir des effets néfastes. Dans l’optique de conserver le pouvoir, un gouvernement va opter pour des politiques populaires, éventuellement efficaces à court terme, mais néfastes à moyen et long terme. Prevost nous livre une analyse intéressante à ce sujet. Selon lui, « les « bonnes » et « saines » politiques, celles qui garantissent la croissance à long terme, sont plus douloureuses à court terme, et moins favorables aux pauvres […] elles sont donc moins populaires ».
Bref, il existe des conflits, des oppositions, des résistances à l’intérieur d’un pays. Il faut bien comprendre qu’au delà des politiques préconisées par les IBW, il y a aussi les politiques menées par les gouvernements eux-mêmes. Politiques qui doivent tenir compte des rapports de classe dans les pays, mais aussi et surtout qui sont dirigées par ces rapports. Rapports de force, de classe ou de domination, tout cela met en exergue les forces sociales qui s’opposent ou s’allient à l’intérieur même d’un gouvernement. Campbell et Losch évoquent aussi les rapports de force externes, internationaux. Cet aspect sera traité plus particulièrement dans la conclusion de ce travail.
Sur la base de ces constats, doit-on en arriver à la conclusion que les politiques préconisées par les IBW n’ont aucune chance de réussir et qu’elles sont complètement déconnectées de la réalité ? Il serait abusif d’aller jusque là. Il faut toutefois avoir à l’esprit que c’est un aspect extrêmement important du développement et des discours qui l’entourent qui est là occulté.

Critique de la notion de bonne gouvernance V

Conclusion

Tout au long de ce travail, on a essayé de mettre en avant plusieurs aspects de la bonne gouvernance. Premièrement, le flou qui règne autour des définitions du concept de gouvernance, et par conséquent autour de celui de bonne gouvernance. Malgré la difficulté à cerner l’objet « bonne gouvernance », on s’est par la suite attelé à étudier les discours sur la bonne gouvernance : leurs origines, leurs applications théoriques ainsi que certaines des limites inhérentes à ce concept. Ce qui n’a pas manqué de soulever de nombreuses questions, notamment de savoir si la bonne gouvernance est une fin, un moyen, une conditionnalité ou tout cela à la fois.
Afin de répondre à certaines de ces questions, l’exemple de la Corée du Sud a été mobilisé. Cela a permis d’apporter un éclairage quelque peu différent sur le lien de causalité entre bonne gouvernance et développement, lien qui reste supposé plutôt que véritablement prouvé. Dès lors, sur la base de ce contre-exemple et des éléments apportés dans les parties précédentes du travail, on a pu dégager trois critiques, ou plutôt trois nouvelles questions portant sur le concept qui nous intéresse ici. On s’est tout d’abord demandé – en s’appuyant sur ce qui avait été démontré à propos de la Corée du Sud – si un régime autoritaire n’était en définitive pas préférable à une démocratie dans une optique purement de développement. Si on est bien sûr loin de se prononcer en faveur de l’autoritarisme, on a vu que les preuves manquent pour mettre en avant la supériorité d’un régime démocratique. Ensuite, il s’est agit de se poser la question de savoir si finalement la bonne gouvernance proposait effectivement ce changement de cap dans l’orientation des politiques de développement qu’elle semble proposer. On a vu que si certains aspects, tels que la libéralisation économique, restait très présent, il y a tout de même une évolution dans l’approche du développement, et pas seulement un discours de façade. Enfin, on a pointé du doigt une importante lacune dans ce nouveau modèle de développement : l’occultation des conflits internes et externes. En effet, tout se passe comme si les rapports de force ou la distribution du pouvoir à l’intérieur et entre les Etats était donnés. Or cela influe très fortement la mise en œuvre des politiques préconisées. La crédibilité de la bonne gouvernance s’en trouve amoindrie et cela donne l’impression que ce modèle reste trop théorique, déconnecté des réalités.
Pour résumer, on a pu voir que la notion de bonne gouvernance met en lumière des problèmes pertinents, mais que ce modèle comporte trop de failles, qu’il n’est pas assez robuste et que cela en réduit par conséquent nettement la portée.

La liberté des uns s’arrête là où commencent les réformes

Pour terminer ce travail, on peut encore revenir sur un aspect de la bonne gouvernance qui a été évoqué à plusieurs reprises mais qui mérite que l’on s’y attarde plus longtemps. On a évoqué plus haut à quel point le modèle de la bonne gouvernance impliquait une ingérence très forte dans la politique des pays concernés. Il y a bien sûr tout ce qui a trait aux mécanismes de conditionnalité. Mais de manière plus générale, il s’agit véritablement de l’imposition d’une norme, d’une norme centrée sur des valeurs occidentales : « cette démarche pose la démocratie comme un régime intrinsèquement bon. Elle tient d’une conception du développement politique unilinéaire et ethnocentriste où la démocratie occidentale reste le point d’arrivée de toutes les sociétés. » On peut débattre longtemps pour savoir si la démocratie est le meilleur (ou le moins mauvais) système. Toujours est-il que l’on tente d’imposer ce système à des populations qui ne le souhaitent peut-être pas, ou qui ne sont pas disposées à adopter un tel mode de fonctionnement étatique. La démocratie participative n’a vraiment de sens que si une majeure partie de la population est alphabétisée, qu’elle a les moyens de se mobiliser ou simplement que tout un chacun est en mesure d’aller voter. Choses qui ne vont pas de soi dans certains pays.
Encore pire est le constat selon lequel les organisations internationales recommandent la participation, l’empowerment des plus pauvres alors qu’elles-mêmes imposent un modèle de développement d’une façon qui n’a rien de démocratique. En effet, il n’est pas nécessaire de réfléchir bien longtemps pour se rendre compte que : « les priorités économiques sociales ne sont toujours pas définies par les pays en développement eux-mêmes. […] la capacité des peuples à définir eux-mêmes leurs priorités économiques et sociales est un fondement non seulement des démocraties, mais aussi des relations internationales qui affirment « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en vertu duquel ils ont le droit de déterminer librement leur statut politique et d’assurer librement leur développement économique, social et culturel ». » Comment justifier un discours si ambigu et surtout si contradictoire ? Cette imposition d’un modèle de développement en définitive normatif et prescriptif résonne bien étrangement après les discours de la bonne gouvernance sur l’importance de l’expression et de la participation.

lundi 16 juillet 2007

Décroissance

Un concept intéressant dans le cadre du développement durable est celui de "décroissance". Son maître à penser est sans doute Nicolas Georgescu-Roegen. Au lieu d'exprimer les valeurs économiques en termes monétaires, par la croissance et l'évolution de la valeur ajoutée, les tenants de ce concept expriment les activités en termes physiques et réflechissent sur le lien entre la production de biens et services et la consommation d'énergie.
Les représentants de la décroissance prônent un monde fini, alors que les représentants de la croissance voient le monde comme infini. Les uns mettent en avant l'épuisement des ressources naturelles, notamment énergétiques. Les autres misent sur le génie humain capable d'innover pour trouver des solutions de rechange.
Cela amène à une question fondamentale: la croissance va-t-elle permettre de trouver des moyens pour réduire la pollution ou au contraire va-t-elle être accompagnée d'une toujours plus grande production de polluants? En d'autres termes, faut-il continuer à encourager la croissance dans l'espoir de découvrir des technologies non polluantes se substituant aux technologies actuelles ou au contraire faut-il arrêter de rechercher la croissance à tout prix, car elle est nécessairement synonyme d'accroissement de la pollution?

Un site intéressant sur la décroissance peut être consulté ici.